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Un joli conte de Noël : L’hospitalité : lois et modalités ici et ailleurs…

vendredi 28 décembre 2007, par Picospin

Est-ce cependant la qualité de « l’hospitalité » de la France qui en ferait la première destination touristique au monde ? La France a beau regorger de richesses culturelles, de paysages variés et d’une gastronomie de qualité, elle a du mal à se défaire de son image de pays peu rébarbatif sinon peu accueillant.

Accueil en France

Selon une étude récente, seulement 62% des visiteurs étrangers jugent l’accueil en France globalement satisfaisant, ce qui constitue un léger progrès par rapport à 2003 (58%) mais encore un retard sur les voisins européens comme les Italiens ou les Espagnols. Face à une concurrence accrue et à des touristes toujours plus exigeants, la France a des progrès à faire si elle veut maintenir sa place de leader. C’est en partant de ce constat que le secrétaire d’Etat au Tourisme et à la Consommation, souhaite la réalisation d’« audits indépendants » sur la qualité de l’accueil des touristes en France. « La France progresse, mais c’est encore insuffisant car l’accueil reste un point faible de notre offre touristique », a-t-on commenté. « Aujourd’hui, les touristes comparent tout, ils sont plus exigeants, ce sont des zappeurs qui peuvent changer de destination parce que la prestation ne correspond pas à ce qu’ils attendaient. Il faut qu’on puisse disposer d’indicateurs de performance précis sur les caractéristiques et les qualités de l’accueil des touristes, d’audits indépendants sur ce que pensent les clients de la prestation de service qui leur est fournie ».Un « comité de pilotage » sera chargé de mettre en place des groupes de travail pour « d’améliorer l’ensemble des maillons de la chaîne d’accueil ».Une réflexion est également menée pour instaurer à Paris un tarif unique pour les taxis entre les aéroports et les centre -villes afin d’éviter des disparités susceptibles de déconcerter les touristes.

Bienvenue en France

Un guide d’accueil "Bienvenue en France" chargé de la promotion touristique de la France à l’étranger, a été traduit en six langues et sera diffusé à dix millions d’exemplaires. Les aéroports parisiens multiplient les initiatives pour détendre les passagers stressés : jusqu’au 31 décembre, ils peuvent bénéficier de massages et d’une initiation à la "luminothérapie", nouvelle technique de bien-être permettant de réduire les effets du décalage horaire et du blues hivernal. Cependant le directeur général de Maison de la France nuance les chiffres de cette étude. Le débat autour des carences de la France est exagéré car on ne peut pas imaginer que les 79 millions de touristes qui nous visitent chaque année sont tous des masochistes. Peut-être ne sont-ils que de passage avant de s’évader vers des milieux plus chaleureux, plus aimables et plus accueillants ? Le terme hospitalité traduit le fait d’accueillir quelqu’un, et le mot hospit-em, l’hôte, ne prend que rarement le sens d’étranger, un terme qui est issu de la culture grecque. Le mot grec, Philoxénia, indique l’offre d’un lieu où on est à l’abri. L’hospitalité occidentale est liée à la maison, et même à une maison plutôt confortable, ce qui ne serait guère étonnant s’agissant de personnes qui cultivent l’esprit pratique comme le faisaient les Romains. L’hospitalité, c’est d’abord l’amour de l’étranger qui traduit une attitude inverse à celle de la xénophobie. Les modalités de l’accueil et les remises de cadeaux ne sont que les gestes nécessaires à la concrétisation de ce sentiment.

Grecs et Romains

On peut expliquer cette différence par le fait que les Latins qui possédaient de vastes espaces cultivables, étaient des terriens. Ils n’ont pas eu à tenter fortune sur la mer, à s’établir comme colons dans des régions lointaines, à commercer et à rencontrer des étrangers, comme les Grecs ont dû le faire, pour compenser l’aridité d’un pays constitué en grande partie de montagnes. Les traditions d’accueil sont plus ancrées dans le sud de l’Italie - qui a été hellénisée avant de devenir romaine - que dans les régions septentrionales, où elles ont été importées plus tardivement. L’hospitalité antique va de l’échange de nourriture jusqu’à l’aide militaire ou religieuse en passant par les dons et par l’hébergement où la loyauté de l’hôte est mise à l’épreuve par l’épouse de l’accueillant qui prend le risque de s’éprendre de lui. Elle entraîne des devoirs réciproques de respect de l’hôte, dans ses biens, son honneur et sa vie. Des ennemis s’étant découvert des liens d’hospitalité très anciens, rapporte l’Iliade, au moment de se mesurer en combat singulier, y renoncèrent. Les Grecs vainqueurs épargnèrent les biens et la famille d’une Troyenne qui leur avait montré toute sa générosité. Celui qui, sans les reconnaître, accueille des visiteurs divins en est largement récompensé.

De Zeus à Abraham

La Bible rapporte qu’Abraham, ayant sacrifié les meilleures bêtes de son troupeau pour honorer trois inconnus, reçoit d’eux la promesse d’un fils né de Sarah dans sa vieillesse et ce sera Isaac. De la même façon, Zeus, qui a été merveilleusement traité par un pauvre homme, lui accorde l’enfant qu’il a ardemment désiré. Héraclès reconnaissant annonce à un hôte généreux la fondation de Crotone et favorise son épanouissement. Dans les « Métamorphoses », Ovide raconte une histoire exemplaire. Quand Zeus et Hermès parcoururent la Phrygie ils se présentèrent dans mille maisons pour demander un endroit où se reposer. Dans toutes, on ferma les verrous. Une seule, petite il est vrai, les accueillit, couverte de chaume et de roseaux des marécages. Ce fut celle de Philémon et Baucis. Comblés d’attentions par le vieux couple, les deux voyageurs accordèrent à leurs hôtes leur vœux de terminer leur vie ensemble : "Un jour... Baucis vit Philémon se couvrir de feuilles, le vieux Philémon vit des feuilles couvrir Baucis... tant qu’ils le purent, ils s’entretinrent l’un avec l’autre : "Adieu, mon époux ! Adieu, mon épouse !" dirent-ils en même temps, et en même temps, leurs bouches disparurent..." Les voisins, à l’inverse, furent punis de leur "impiété" car l’eau d’un lac les engloutit. Refuser son hospitalité à qui se présente est donc une impiété. L’obligation d’accueil imprègne encore si profondément les campagnes de Grèce qu’il est arrivé de commettre des impairs faute d’être au courant de cette habitude.

Un don gratuit

Je garde vif le remords d’avoir mis dans l’embarras un jeune berger qui nous avait spontanément prêté sa mule et son âne sur un sentier de montagne, à Naxos. Parvenus au village, nous lui proposons de venir prendre un verre avec nous au café. « Mais il ne peut pas, pour l’instant, il a du travail ». « Alors, plus tard, dans la soirée ? » Oui, plus tard...Cette obligation quasi incontournable du don gratuit à celui qui passe, étonne les mentalités d’Occidentaux que l’accumulation rationnelle des biens matériels a rendu plutôt imperméables à la générosité désintéressée. Gratuit, en fait, ce don ne l’est pas, car il établit entre deux êtres une relation de réciprocité que garde notre mot d’hôte : celui qui reçoit, et celui qui est reçu. Dès lors qu’on accepte, un accord tacite est passé. Actuellement, l’occasion se présente rarement de rendre la pareille au cordonnier de Syros qui a offert une cuillerée de confiture et un verre d’eau fraîche au jardinier d’Izmir. Ce dernier, à son tour a fait goûter sa pastèque, au boutiquier de Damas chez qui on a bu le thé à la menthe. J’en ai senti l’évidence à Mégalopolis d’Arcadie, où je passais avec une bonne quarantaine d’enfants. Nous avions lié amitié dans la ville depuis plusieurs années avec le propriétaire d’un petit bazar, et je l’avais imprudemment chargé d’organiser notre repas... On devine la suite ! Après avoir été traités comme des princes, il a été impossible de régler la moindre note. Tout avait été payé d’avance par notre ami. Comme je suppliais le restaurateur de m’aider, à amener notre hôte à la raison (le repas lui avait coûté un mois de ses gains, davantage, peut-être...), il m’a répondu d’un ton sans réplique : "Ici, Dimitri est dans sa patrie, quand il sera dans la tienne, ce sera à toi de voir !" Le message est passé : l’été suivant, nous emmenions Dimitri en France.

Aimer l’étranger

Que ressent le Grec d’aujourd’hui quand, pour m’inviter, il me dit dans sa langue : "Je te philoxéniserai", c’est à dire à l’origine : "J’aimerai l’étranger que tu es" ? M’invite-t-il en ma qualité d’étranger, mû par une sorte d’obligation sacrée, ou par sympathie personnelle ? Il est certain que l’Orient a le goût de l’étranger. Un voyageur du siècle dernier, parlant de la largesse avec laquelle les hobereaux russes hébergeaient des obligés innombrables dans leurs immenses domaines campagnards, l’expliquait avec malice. Il disait en substance qu’un étranger susceptible d’apporter un peu de nouveauté et de distraction dans la morosité de l’interminable hiver, était une aubaine qu’on retenait aussi longtemps qu’on le pouvait...Assez loin de là, dans son île natale de Crête, voici ce qui est arrivé à Nikos Kazantzakis, un jour qu’il se promenait à proximité de son village. "Une petite vieille qui passait s’est arrêtée, à côté de la corbeille qu’elle portait recouverte de quelques feuilles de figuier, choisit deux figues et m’en a fait cadeau.
- Tu me connais, grand’mère ?" lui demandai-je.
Elle m’a regardé, surprise : Non, mon enfant. Il est besoin que je te connaisse pour te donner quelque chose ? Tu es un être humain, moi aussi, ça suffit, non ?
Elle s’est mise à rire, d’un rire frais de jeune fille et reprit son chemin, clopin-clopant, vers Mégalo Kastro. Les deux figues laissaient perler une goutte de miel. Jamais, je crois, je n’en ai goûté de plus savoureuses. Je les mangeais, et les paroles de la vieille me rafraîchissaient : " Tu es un être humain, moi aussi, ça suffit ! ". Arrivé dans un village à la nuit tombée, le jeune homme alla tout naturellement frapper à la porte du pope. « J’ai vu apparaître un vieillard avec de longs cheveux répandus sur ses épaules et une barbe toute blanche. Sans me demander qui j’étais ni ce que je voulais, il m’a tendu la main « Sois le bienvenu, tu es étranger ? Entre » me dit-il.

Mort d’un fils

Le prêtre m’a fait asseoir sur le canapé. « Tu excuseras ma femme, elle est un peu fatiguée. C’est moi qui te ferai la cuisine... et je te ferai ton lit », dit-il. Sa voix était grave et triste, je l’ai regardé, il était très pâle et ses yeux étaient gonflés et tout rouges comme s’il avait pleuré... Le lendemain, le prêtre est venu m’apporter sur un plateau du pain, du fromage et du lait. Je lui ai tendu la main, je l’ai remercié et j’ai pris congé de lui. Au bout du village, un vieillard m’a salué.
- Et où donc as-tu passé la nuit, mon petit ? me dit-il.
- Chez le prêtre, vieillard, répondis-je. Le vieux a soupiré.
- Ah ! le malheureux, me dit-il. Et tu ne t’es aperçu de rien ?
- De quoi fallait-il que je m’aperçoive ?
- Son fils, son fils unique est mort hier matin..."

Tradition juive

Dans la tradition juive, un seul terme est utilisé pour désigner les membres du peuple juif et ceux qui l’accompagnent. Par référence à Dieu, qui est le Dieu de la terre d’Israël, on appelle ces derniers à la fois étrangers et colons. Parce que ce pays est le mien. Vous n’êtes que des étrangers habitant avec moi. Cette expression est utilisée pour désigner le statut d’une minorité issue des restes d’une population qui n’a pas été balayée par la conquête d’Israël ou bien pour qualifier des étrangers venus de l’extérieur du pays qui e sont attachés aux tribus. Ces minorités ont contracté des relations permanentes avec la société des tribus d’Israël pour vivre au sein de ses frontières. La Bible distingue cependant d’une part une population appelée « ger toshav » et une autre qualifiée de « ezrahim », Juifs de naissance, qui sont des habitants de plein droit et de l’autre les étrangers qui ne sont pas liés de façon permanente avec la majorité et auxquels la morale du groupe ne s’applique pas complètement. Le groupe des résidents étrangers qui n’avait ni propriétés ni droit d’en louer ou d’en acheter étaient destiné à devenir des travailleurs recrutés. La loi de la Torah cependant s’est arrangée pour prendre soin d’eux, de leur garantir une protection spéciale et de rendre leur statut légal conforme à celui de la majorité. Le jour du repas de Pâques, une place reste réservée à la table de la cérémonie pour l’étranger inconnu qui serait susceptible de s’y assoir en vue de le partager avec les convives.

Questionnement :

1. Est-ce que ces multiples petites histoires sur le même thème permettent de mieux illustrer les problèmes qui surgissent au cours des contacts avec l’étranger ?

2. Comment convient-il le traiter pour ne pas le blesser et lui conserver toute sa dignité ?

3. Est-ce que les narrations rapportées ici entretiennent des rapports avec la vision de Marcel Mauss sur le don et le contre-don qu’il relate et analyse dans ses réflexions sur les sociétés primitives à propos de leurs échanges accomplies sous les auspices des gestes simples de la vie qui ne passent pas nécessairement tous par la parole ?

4. Comme le statut de l’étranger est présent dans toutes les sociétés, que peut-on faire pour en assouplir les contours, en arrondir les angles et permettre à chaque individu de conserver sinon d’affermir sa dignité ?