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Le procès fait à Bernard Henri Levy

Un reportage peut-il être fantaisiste ou partiellement imaginaire ?

De la réalité des faits, de la vérité à la fantaisie et à l’impressionisme

dimanche 31 août 2008, par Picospin

Il pouvait disposer de documents photographiques, de ces clichés pris comme on cligne des yeux, non seulement avec des appareils photographiques de précision ou d’art, comme les Rolleiflex fabriqués pour l’art ou les compacts adaptés à la prise de vue instantanée ou encore les caméras incorporés dans les téléphones portables dont se servent les amateurs saisis par un événement terrifiant, angoissant, qui les transporte du jour au lendemain vers la tragédie d’une vie ou de plusieurs vies.

Photos "on line"

Souvenez-vous de ces photos exhibées en direct à partir du clic déclenché par un témoin, un observateur, dans le métro, dans la rue, et qui présente l’instantané d’une scène criminelle, d’un accident ou d’un crime. La photographie a changé de nature. Elle est passée de l’intimisme d’une scène de vacances dans le Tyrol avec Freud ou Hitler à la confrontation froide, sanguinolente avec un meurtrier, un assassinat et depuis quelque temps avec la macrophotographie d’un segment d’ADN révélateur d’une présence passée inaperçue, d’une identification manquée parce que trop tardive. Qui peut témoigner ? Qui est habilité à dire, à raconter, à organiser un récit, à extraire la vérité des magmas de l’histoire ? Vérités ou mensonges, affabulations ? N’est-ce pas le lot quotidien du conteur, du romancier, peut-être même parfois de l’historien ? C’est ainsi que « Le Monde » révèle les choses vues par un témoin de renom, BHL, dont la véracité du reportage est contestée par des lecteurs assidus de ce quotidien du soir. Le corps du délit : un récit de l’écrivain Bernard-Henri Lévy, rédigé à son retour de Géorgie - au moment où le monde s’interroge sur le retrait annoncé des troupes russes. Titré "Choses vues dans la Géorgie en guerre", ce témoignage raconte les épisodes marquants du voyage. Le surlendemain, le site Rue89 affirme, témoignages contradictoires à l’appui, que BHL n’a pas vu toutes ces "choses vues", ajoutant : "Contrairement à ce qu’il a écrit dans "Le Monde", le philosophe n’a pu se rendre dans la ville de Gori." "Affabulation", "bidonnage", aussitôt, la "blogosphère" se déchaîne. Nos lecteurs s’interrogent. "Ne pouvez-vous, comme tout journal qui se respecte, envoyer de vrais journalistes sur le terrain, qui nous raconteraient ce qu’ils ont vu et non ce que BHL a imaginé ? La crédibilité de votre journal étant mise en cause, peut-être pourriez-vous demander à cet envoyé spécial de publier un rectificatif". Comment avez-vous pu publier un article aussi mensonger ? Vous devriez présenter des excuses". Ou bien BHL écrit en tant qu’écrivain dans vos pages, et alors il dit clairement qu’il écrit une fiction sur la Géorgie, ou bien il écrit en tant que journaliste, et alors il dit la vérité".

Interrogations et révolte

Beaucoup questionnent : "Pourquoi ne pas avoir fait état des nombreuses critiques suscitées par le récit de BHL ?"Si l’on regarde de près la manière dont sont constitués les principaux romans de Jules Verne, on remarque que ces derniers sont constitués de trois parties intimement liées, ce qui leur confère leur richesse :1.un voyage géographique, 2.un voyage moral ; 3.un voyage scientifique. Quand je les ai décrites comme des réalités, ces choses étaient déjà à moitié découvertes. J’ai simplement tiré une fiction qui est devenue ultérieurement un fait, et mon but, en le faisant, n’était pas de prophétiser, mais de répandre dans la jeunesse un savoir en matière de géographie sous une apparence aussi intéressante que je pouvais la composer ». Mais je dois avouer que j’ai cru, en fidèle lecteur d’Auguste Comte et en bon tenant du positivisme, dans le progrès, dans la capacité de la science à répondre aux attentes, aux idéaux des hommes. J’ai voulu en rendre compte, très minutieusement, heure par heure, fuseau horaire après fuseau horaire, dans un décompte très détaillé du temps qui ajoute probablement à ma science supposée un élément supplémentaire de précision et qui en a impressionné, me dit-on, plus d’un ! »

Fiction ou réalité ?

Un récit de voyage est un genre littéraire dans lequel l’auteur rend compte d’un voyage, au cours duquel il a rencontré des peuples, ressenti des émotions, a été témoin de choses vues et entendues. Pour mériter le titre de « récit » et avoir rang de littérature, la narration doit être structurée et aller au-delà de la simple énumération des dates et des lieux comme un journal intime ou un livre de bord d’un navire. Cette littérature doit rendre compte d’aventures, de l’exploration ou de la conquête de pays lointains. Pétrarque peut être crédité de la primauté du « récit de tourisme » avec le récit de son ascension du Mont Ventoux en 1336 effectuée pour le simple plaisir de bouger, sans but mercantile ni guerrier. Il reproche à ses compagnons restés au pied de la montagne leur une froide absence de curiosité et dresse une allégorie de sa montée comparée aux progrès qu’un homme peut faire dans sa vie. Par la suite, les voyages devenant plus fréquents, plus faciles sinon moins dangereux, le progrès technique facilitant les trajets au long cours, leurs récits vont également se multiplier.

Apport du livre

Avec la Renaissance, deux faits concomitants expliquent l’explosion de la littérature de voyage : l’invention de l’imprimerie et la diffusion du papier font du livre un objet plus abordable ; la découverte du Nouveau Monde attise sinon la soif de l’or du moins celle de la connaissance. Au XIXe siècle, l’expansion coloniale européenne s’accompagne, du phénomène nouveau qu’un auteur peut vivre de sa plume. Les « écrivains de voyage » se professionnalisent, deviennent des écrivains à part entière ou des écrivain-journalistes pour les journaux d’éducation destinés à la jeunesse avide d’apprendre ou pour les périodiques de voyage. Le voyageur-écrivain devient écrivain voyageur. Daniel Defoe donne à ce genre ses lettres de noblesses avec son Robinson Crusoé qui donne naissance au mot « robinsonnade ». Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift lui sont contemporains et pourraient tout autant concourir pour la première place, à ceci près que l’un cherche la crédibilité et les autres, la fantaisie débridée.

Questionnements éthiques (et autres...) :

1. Est-ce qu’un reportage sur des évènements contemporains peuvent avoir un caractère objectif, neutre, qui traduit la vérité et rien que la vérité ?

2. N’y a-t-il pas dans toute opinion écrite ou orale une part de subjectivité inhérente à la personnalité de son auteur quels que soient les efforts déployés pour rester dans le cadre de la stricte vérité ?

3. Est-ce qu’un auteur comme BHL, philosophe, historien, romancier, a le droit d’apporter son originalité propre, son imagination, son savoir, sa culture à son récit parce qu’il est simplement son oeuvre, sa création, et qu’il souhait enrichir la vérité de ses apports affectifs, émotionnels, factuels propres ?

4. Est-ce qu’une histoire, un témoignage doit atteindre à la perfection de la restitution historique ou peut-elle être enrichie par la propre expérience de l’auteur et de son entourage ?