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Des échecs au Kremlin

Un roque au Kremlin

Un valeureux échange

mardi 20 mai 2008, par Picospin

Einstein, qui partageait également cette conception scientifique de Dieu, déclara un jour "Dieu ne joue pas aux dés". Cette phrase souvent citée doit être remise dans son contexte. En fait, il voulait dire par là qu’il n’acceptait pas les théories quantiques récemment découvertes, théories qui introduisaient la notion de hasard dans les processus atomiques. On a donc tort de citer cette phrase d’Einstein comme une parole d’évangile, d’autant plus que l’avenir prouva qu’il avait tout faux dans ce domaine ! La physique quantique fonctionne réellement avec ses notions de hasard et d’incertitude. L’Univers joue aux dés ! Le Bon Dieu joue aux dés ! Est-ce à dire qu’il fait n’importe quoi ? En fait, si on considère l’immensité et l’éternité de l’univers, le hasard était certainement la meilleure tactique pour créer toutes les choses que nous observons dans la nature. Si on lance six fois un dé, on a statistiquement une chance de tomber sur un 6. Si on le lance un milliard de fois, il tombera 166666666 fois sur le 6 ! Ce qui n’est pas négligeable.... On peut donc penser que le hasard a joué un rôle important dans l’édification de la complexité.

Hasard et complexité

De l’atome d’hydrogène, le plus simple et le plus répandu dans la nature jusqu’à l’être humain, summum de la complexité, il semble bien que l’univers ait utilisé les propriétés du hasard et des grands nombres pour faire évoluer ses créations. Seuls les bons coups de dés ont été retenus. Les mauvais ont été éliminés par l’implacable "sélection naturelle" de l’environnement. Ce concept Darwinien qu’on applique généralement à l’évolution des espèces animales peut certainement être étendu à la complexification de la matière dans son ensemble, à partir même des particules élémentaires. Ce rôle essentiel du hasard ne signifie pas que Dieu n’a pas d’intention ! Cette question de l’intention restera toujours un profond mystère. Elle n’est pas du domaine de la science, mais de la religion. Mais en admettant que Dieu ait une intention, ce qui est tout de même plus réconfortant que l’idée d’un hasard pur et aveugle, il faut bien reconnaître que le hasard a été l’instrument le plus performant dans la réalisation de ses oeuvres admirables. Il n’aurait pas pu faire mieux en procédant autrement...Deuxième question : connaissez-vous les échecs ? Est-ce un jeu de hasard comme le premier ? Très certainement dans ses grandes lignes puisque tout le monde en a entendu parler ne serait-ce que dans sa jeunesse.

Jeux de hasard

Vous savez aussi que c’est un jeu très répandu en Russie où les élèves sont initiés très tôt à ces mouvements de cavaliers sautants, de Reines parcourant le terrain en tous sens sans aucune obligation de priorité, de Rois se traînant d’une case à l’autre, péniblement, case par case. Si vous êtes un peu plus initié, vous aurez appris aussi que certains mouvements sont autorisés. Parmi eux, existe le Roque, cet échange entre le Roi et la Tour qui a pour but de protéger le premier s’il est menacé. Comme les échecs font partie intégrante de la culture russe, il n’est guère étonnant que ses habitants aient assimilé les règles et les mouvements de ce jeu et que sa tactique ait inspiré le comportement des politiques en premier lieu, des habitants en général. Est-ce que nos dirigeants actuels ont été inspirés par cet exemple prégnant qu’ils n’ont pu oublier ? Il a pénétré lentement, au fur et à mesure du cursus scolaire dans les circonvolutions les plus intimes de leur cerveau. Il a pénétré lentement, au fur et à mesure du cursus scolaire dans les circonvolutions les plus intimes de leur cerveau. Dans ces conditions et pour peu que l’on réponde par l’affirmative à cette question, il n’est pas étonnant que dans ce cadre éducatif et ludique, dans l’entourage de leurs adversaires parmi lesquels on compte le champion des champions Gary Kasparov, ils n’aient été inspirés par le Roque, ce mouvement qui permet de permuter le Roi et la Tour. C’est ce qu’a fait, sans sourciller, le blond et musclé Poutine qui n’a pas hésité à prolonger sa direction à la tête de son grand pays en « roquant » avec Dimitri Medvedev.

Un roque réussi

La différence entre la vie politique, la conduite démocratique d’un état même si cette dernière ne date que de quelques années, c’est que dans ce dernier, on est obligé de passer par des élections ce qui n’est pas le cas du jeu d’échecs où le joueur reste seul maître à bord. Vue à la télévision, la scène est quelque peu surréaliste. Boris Gryzlov, chef du parti présidentiel et président de la Douma, la chambre basse, entre dans le bureau présidentiel. Il est flanqué de Dmitri Medvedev cintré dans son costume bleu marine. Tout le monde est autour de la table en loupe de noyer. Medvedev regarde ses mains, Poutine est appuyé bras et épaule sur la table. Et Gryzlov droit comme un I débite un discours tout fait dans lequel on entend qu’il propose la candidature de Medvedev au président russe. Comme s’il en était surpris Poutine répond « je le connais depuis 17 ans. J’ai travaillé avec lui durant toute cette période. Je soutiens complètement et totalement sa candidature ». Voilà Medvedev, le jeunot, le petit, le tendre Medvedev mis en orbite pour devenir à coup sûr le futur président de la Russie, maître du Kremlin, et d’une des plus grandes puissance de la planète à seulement 42 ans ! Petit, un visage poupon, toujours prêt à faire une blague devant les cameras, il porte sur lui la gaucherie des gentils et le sourire en coin des malins. C’est l’anti-Ivanov. Et pour que les choses soient bien claires, le deuxième dauphin a été chargé des ministères « doux » : la santé, l’éducation, les réformes sociales. Quand Ivanov faisait la tournée des popotes encadrés de généraux 5 étoiles, Medvedev visitait les maisons de retraites ou défendait dans un costume sur mesure impeccable les réformes économiques russes devant le forum de Davos. Mais surtout, le Medvedev qui assiste impassible à son intronisation par le président a grandi dans l’ombre de Poutine . Il n’a que 42 ans, et tout le monde s’accorde pour dire qu’il n’a pas l’étoffe d’un grand chef. C’est si vrai que lorsque Dmitri Medvedev parle pour la première fois à la Russie « dans les yeux", le ton est hésitant et mal préparé, l’éclairage du studio et le cadrage sont à peine dignes d’un vidéaste amateur en vacances aux Seychelles. On assiste à des approximations inhabituelles venant des communicants du Kremlin cornaqués par l’un des meilleurs cabinets de conseil en image new-yorkais.

Permutations

Medvedev annonce que s’il est élu « il demandera à Vladimir Poutine de continuer de travailler avec lui et d’être son Premier ministre ». Medvedev est un faux gentil et un vrai homme de pouvoir. C’est une tête réellement bien faite, mieux faite que celle de son président diront certains avant de regarder si personne ne les entend. A trop vouloir assumer l’héritage de Poutine, Medvedev se met de facto en situation d’infériorité, et peine à s’affirmer. Il est étonnant de voir à quel point la presse, si respectueuse avec l’ancien président, se moque ouvertement du petit nouveau. En 1989 il termine tout juste ses études de droit ; Svetlana a grandi, elle aussi est diplômée mais d’économie, et ils se marient. Notre futur Président apparaît aux psychologues comme « psychasthénique », "peu sûr de lui, cherchant une certaine stabilité, avec le besoin d’être rassuré" prudent, réfléchi, il veut tout évaluer, tout analyser avant de prendre une décision et formaliser mentalement plusieurs scénarios. En cas de doute il préfère s’abstenir. Ce n’est pas un joueur, réflexion qui est intéressante quand on sait qu’il a été une des pièces de l’échiquier qui, par la technique du roque, l’a conduit au pouvoir à la place de son mentor Poutine. Il pèse en permanence le risque et le gain. Comme beaucoup, la chute de l’URSS s’est accompagnée chez lui d’une découverte et d’une fascination pour l’argent. Plus il monte dans les sphères du pouvoir plus son appétit grandit. Travailler au Kremlin, diriger l’administration présidentielle, être au cœur du pouvoir, savoir avant tout le monde quelles entreprises vont être privatisées ou au contraire re-nationalisées, avoir accès à tout le monde par un simple coup de fil, et s’appuyer sur des informations de première main, parfois confidentielles ; les affairistes en rêvent pour se réveiller au matin en sueurs, déçus, et pour constater que la réalité est toute autre. On appelle cela conflits d’intérêts, délits d’initiés, pratiques qui sont partout condamnées par la loi sauf en Russie. C’est donc en toute légalité que les hommes de pouvoirs bâtissent leurs fortunes. Et personne n’a eu besoin d’expliquer à Medvedev comment faire au point que lorsqu’il qu’il a occupé le poste de vice-premier ministre et qu’il était censé travailler pour le bien public, il veillait en même temps sur une société spécialisée dans l’exploitation forestière des immenses forêts de Sibérie dont il est l’un des fondateurs.

De Mazarin à Boris Goudounov

Poutine affirme avoir des projets pour la Russie jusqu’en 2020, ou du moins jusqu’à ce que son protégé vole de ses propres ailes. Il a peu à peu enfilé la robe pourpre de Mazarin pour accompagner le jeune roi jusqu’à sa maturité politique. Medvedev est le petit tsar prénommé comme lui Dimitri, sous la tutelle de Poutine, nouveau Boris Goudounov, un régent qui le protégera des puissants, des oligarques, qui ont prospéré et qui, jaloux de leurs prérogatives et de leur fortune, s’inquiètent de la passation de pouvoir. L’oligarchie s’incruste en Russie, comme un cancer qui la ronge lentement. Par sa personnalité, ce qu’il est et ce qu’il dégage, Medvedev peut être le président d’une Russie nouvelle, qui prendrait le chemin d’une démocratie plus moderne, pluraliste et ouverte. Mais pour y parvenir ne devra-t-il pas se dégager de la tutelle de son mentor, tuer le père et étouffer le chouchou qui est en lui pour devenir un véritable chef d’Etat et cesser de vivre dans le regard des autres. Tout ne dépendra-t-il pas de sa volonté et de celle des autres habitants du Kremlin.

Questionnement éthique :

1. Peut-on gouverner un pays de la même manière que de jouer aux échecs ?

2. A-t-on déjà constaté au cours de l’histoire une politique basée sur les aléas d’un jeu d’échecs même si les protagonistes ont été éduqués à l’école par la pratique de cette confrontation de pièces se déplaçant sur un échiquier ?

3. Comment en est-on arrivé à comparer un jeu aussi rationnel que celui des échecs avec le hasard qui préside au lancement des dés ?

4. Est-ce que la mécanique quantique ou la théorie de la relativité restreinte sont capables de rendre compte des interrogations que l’homme se pose à propos de la création, de l’existence de l’univers ou de l’évolution des espèces selon la théorie de Darwin ?