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Une langue, une Nation, un Président

mercredi 20 avril 2011, par Picospin

Lorsqu’une langue est ainsi démantelée par les plus hautes autorités de l’Etat, il est permis de se poser des questions sur la légitimité de leur accession au pouvoir.

Mimétisme

N’oublions pas que le mimétisme cher à René Girard est le fondement de l’apprentissage, qu’il est suivi par les jeunes générations pour leur formation et leur accession à l’âge adulte et que toute pollution, venue d’ailleurs, du sommet de la hiérarchie risque de provoquer des dégâts irréparables dans les cerveaux et us et coutumes de la nation qui s’empresse de les répercuter. A force d’entendre des incorrections de langage, des propos vulgaires, des fautes de grammaire et de syntaxe, la langue se dégrade lentement mais sûrement pour donner naissance à un galimatias de moins en moins compréhensible. Au bout de cette chute dans le néant, s’ouvre la perspective de l’incompréhension et au delà, de celle de la rupture des communications, garante du fonctionnement des institutions, de l’état, des rouages dans les articulations présentes dans l’entreprise, l’administration, le droit, la justice et plus généralement du fonctionnement des entreprises, de la recherche, de l’innovation auxquelles parait si profondément attaché le démiurge en responsabilité qui cherche à formater la nation selon sa vision de la politique et de la sociologie ancrée on ne sait sous quelle racine idéologique, territoriale ou culturelle.

Langages

A cet égard, les modalités du langage peuvent servir de guide pour reconnaitre, discerner, décrypter les véritables objectifs du thuriféraire de la sécurité publique, de la restriction à l’immigration, de la chasse à l’ennemi de l’intérieur, en désaccord avec sa politique. Je ne suis pas sur que le peuple de France soit plus en demande de justice que de correction dans le langage, de politesse, d’empathie de l’autre pour remplacer les bruyantes manifestations de bling bling, commencées si outrageusement au lendemain de l’élection triomphale de 2007 au motif de promesses pharaoniques, de réformes drastiques et de l’espérance en une nouvelle vie offerte sur l’autel de la générosité et de l’intelligence, de la compréhension à un peuple affamé de compensations pour toutes les déconvenues ressenties pendant une période ininterrompue de défaites, de décolonisations, de pertes d’un empire sacré, de triomphes dans les technologies de l’avenir amorcées par un géant de la personnalité parvenu d’un nanisme politicoéconomique aux lendemains d’une déconfiture mémorable face à un pitre armé de piquants et de venin, un livre à la main laborieusement rédigé dans les prisons autrichiennes puis allemandes. Il est le seul président de la République française qui ait traité en public un citoyen de « con », le seul qui ait tutoyé un manifestant en lui proposant d’en découdre avec lui, le seul qui ait pu avoir l’idée d’utiliser sa première conférence de presse solennelle à l’Elysée pour annoncer son mariage.

Vin de France

Le « gros rouge qui tâche » a éclaboussé son costume présidentiel de taches indélébiles. Abandonnant toute distinction linguistique, il a bradé le capital garanti par la tradition instaurée par De Gaulle, et suivie par tous ses successeurs : une langue de président empruntant le registre soutenu, inséparable du costume cravate sombre, d’une tenue, d’un maintien corporel constamment tendus et surveillés. Si l’on reprend l’analyse des « deux corps du roi » de l’historien Kantorowicz, Sarkozy a confondu son corps « institutionnel », qu’il aurait dû habiter en effaçant ses particularités personnelles, avec son corps privé. S’il y a eu un hyperprésident c’est évidemment De Gaulle, rejoint par Mitterrand : l’un et l’autre ont élevé le statut de président au-dessus de celui du citoyen, se posant en représentation du « peuple souverain » : ils déléguaient l’intendance au Premier ministre. On a entendu une langue cultivée, savante, symbole de leur stature d’exception : loin du vulgaire, « souveraine ». Sarkozy a fait le choix opposé : s’occupant de tout, sans fusible, les mains dans le cambouis. Posé en hyper-Premier ministre, sa langue relâchée a lézardé son statut de Président dans un pays où elle a partie liée avec la nation, où la culture classique est l’un des capitaux symboliques les plus précieux des dominants et où pratiquer l’injure populaire, tout en affichant son mépris pour la Princesse de Clèves était sociologiquement risqué et a davantage installé l’idée d’une hypoprésidence que l’inverse.

Touche pas à ma langue

Reste que toucher à la langue de la République ne la conforte guère et que les attaques contre les magistrats, les enseignants, les chercheurs, les fonctionnaires - qui sont tous des représentants de la langue « normée » - consonent avec la mise aux orties des classiques scolaires, des liaisons, des accords grammaticaux et des formes normatives de la négation et de l’interrogation. Si la langue du Président était un marché protégé en cassant la distinction, Sarkozy a dérégulé le marché linguistique du pouvoir et y a introduit la puissance destructrice d’un ultralibéralisme proche de l’anti-intelligentsia. Je reprends à mon compte, sans toucher une virgule, les propos de l’auteur de la diatribe contre le président en exercice. La parole présidentielle est une parole sans vérité même si tous les présidents ont proféré des contre-vérités. Sarkozy a la singularité de les avoir maintenues même quand elles sont unanimement démenties, comme sur le fameux bouclier fiscal dont il a répété jusqu’à l’été dernier, contre toute évidence, qu’il y en avait un en Allemagne et qu’il y était même inscrit dans la Constitution. Il avait réitéré solennellement son engagement de le maintenir, arguant que s’il ne le tenait pas il perdrait toute crédibilité : il vient de le supprimer.

Promesses

Ajoutez le déni d’honorer ses promesses électorales de croissance, de plein emploi, de pouvoir d’achat jusqu’à vider les écoles de la République de ses enseignants, mesure qui représente un véritable crime contre l’éducation des enfants de la Nation, unique valeur du futur. Il y avait eu cet été les expulsions des Roms, l’envoi de policiers en renfort à Ben Ali, l’occasion de recourir à la violence militaire pour la Libye, avec la bénédiction de l’ONU, répétée pour la Côte-d’Ivoire. Après le flop du show-biz, après les désillusions du thaumaturge, il joue la carte présidentielle, combien plus classique de chef des armées. Une stratégie de caméléon invisible plus que de représentant d’une Nation, désormais dénudée de ses dernières fiertés.