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Est-ce l’effet de la pression des medias ?

Une libération

Des otages en liberté

jeudi 3 juillet 2008, par Picospin

Les dés sont donc jetés après plus de 6 années de manoeuvres diplomatiques, stratégiques, militaires auxquelles ont été mêlées de nombreuses organisations civiles et militaires, des gouvernements et des nations dont le nombre ne se limitait pas seulement à la Colombie mais aussi et surtout aux pays environnants.

Une personnalité

Elle pouvait dire à un président : vous êtes un délinquant et un voleur". Ce commentaire de sa mère Yolanda résume en quelques mots la personnalité d’Ingrid Betancourt : une femme de caractère et de conviction, inflexible sur ses positions, malgré les dangers encourus. Tous ceux qui la connaissent utilisent peu ou prou les mêmes qualificatifs. Même son bourreau des Farc, Raul Reyes. "Madame Ingrid n’est pas toujours très facile à vivre", affirmait cyniquement le numéro 2 de l’organisation, qui était chargé de garder le plus précieux otage de la guérilla. Cette personnalité et cette volonté de faire bouger les choses dans une Colombie gangrénée par les cartels de la drogue et la rébellion marxiste des Farc, Ingrid Betancourt, née en 1961, l’a construite dès son enfance. Un père ministre et diplomate, une mère sénatrice : il y avait de quoi être gagnée par le virus de la politique. Ses camarades du lycée français de Bogota, où se retrouvaient les enfants de bonne famille, se souviennent ainsi d’une adolescente "chef de bande".

"Présidente de la République"

Après quelques séjours en France dans le sillage de sa famille, elle s’installe à Paris pour faire ses études à Sciences-Po. Ambassadeur de Colombie à l’Unesco, son père l’introduit alors auprès de nombreuses personnalités. Surtout, à peine âgée de 18 ans, la "chef de bande", déterminée et dotée d’une ambition sans faille, voit très loin : "Un jour, je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire de sa vie plus tard, elle m’a répondu : ’si je le peux, présidente de la République dans mon pays’. Au début, je pensais que c’était une blague !" expliquait en août 2007 à LCI.fr Fabrice Delloye, son premier mari. Dès leur rencontre, de dix ans l’aîné d’Ingrid, il est frappé par "la maturité et l’esprit extrêmement vif de cette jeune fille". Après avoir obtenu son diplôme de Science-Po - elle parle un français sans accent -, Ingrid suit son époux à l’étranger - le couple s’est marié en 1981. Mélanie naît en 1986, puis vient Lorenzo en 1989. Mais le bonheur familial ne comble pas cette femme qui souhaite déplacer des montagnes. "Ingrid éprouvait une certaine lassitude à n’être qu’une femme au foyer, il lui fallait plus. Elle aime mener. Il fallait qu’elle se sente utile", se souvient Fabrice Delloye.

"Elle est devenue rapidement dérangeante"

Le déclic vient en 1989. Sa mère Yolanda fait alors campagne avec le chef du parti libéral, pourfendeur de la corruption ambiante. Mais Luis Carlos Galan est assassiné, avec Yolanda à ses côtés. C’est le tournant de la vie d’Ingrid. Elle divorce et décide de rejoindre sa mère et de se battre avec elle pour la Colombie. Avec le recul, Fabrice Delloye concède qu’Ingrid "se sentait investie d’une mission : changer les choses dans son pays". De retour à Bogota, la carrière politique d’Ingrid Betancourt prend vite forme. Elle entre rapidement au ministère des Finances. Elle y découvre avec effarement l’ampleur de la corruption. Elle en fait son cheval de bataille. Et se crée rapidement de nombreux ennemis. "Je crois trop en ce que je fais pour que même le risque de la mort puisse m’arrêter", dit-elle, malgré les menaces. "Elle a toujours été dérangeante, mais en Colombie, elle l’est devenue très rapidement", souligne Fabrice Delloye. En 1994, elle mène sa première campagne électorale en allant jusque dans les quartiers les plus dangereux de la capitale ou en distribuant des préservatifs avec comme slogan : "Ingrid, le combat contre le sida de la corruption". Le succès est au rendez-vous : elle est élue députée avec un score qui étonne tous les observateurs.

"Très bonne mère"

Outre sa vie publique, elle doit aussi gérer en parallèle ses enfants. Dans un premier temps, Mélanie et Lorenzo la suivent à Bogota après le divorce. Pendant deux ans, ils font l’aller-retour entre la France et la Colombie, jusqu’au moment où Fabrice Delloye décide de les rejoindre. "Ingrid voulait mener les choses, et elle a réussi ! Avant notre séparation, je ne voulais et ne pouvais pas la suivre. Et finalement, c’est ce que j’ai fait pour être près de mes enfants !" Fabrice Delloye reste cinq ans en Colombie. Pendant ce temps, les enfants doivent à deux reprises se réfugier en France chez leurs grands-parents paternels car ils sont en danger en raison des activités de leur mère. En 1996, la décision est prise : par mesure de sécurité, ils partent vivre avec leur père en Nouvelle-Zélande. "C’était une très bonne mère, attentive, exigeante, ouverte au dialogue, mais elle culpabilisait d’avoir choisi une carrière politique qui l’avait éloignée de ses enfants", se souvient Fabrice Delloye. Pour combler le manque, la famille innove : "On était dans les premiers à utiliser des webcams. Ingrid adorait voir les enfants sur l’écran. Et elle faisait attention à tout : une fois, ils étaient en Nouvelle-Zélande chez des amis, et elle s’est aperçue que Lorenzo avait une allergie. Elle était à des milliers de kilomètres, mais elle a remué ciel et terre pour qu’il soit soigné immédiatement". Coincée entre la politique et son rôle de mère, Ingrid refait également sa vie sentimentale. Passionnée d’équitation, elle se rend régulièrement dans un club. En 1994, elle y rencontre Juan Carlos Lecompte, qui deviendra son futur mari. Interrogé par LCI.fr en août 2007, ses propos rejoignaient ceux de Fabrice Delloye : "Ingrid, c’est une personne sincère, elle ne tourne jamais autour du pot et elle sait ce qu’elle veut". Publicitaire à Bogota, Juan Carlos Lecompte est surpris par "la manière dont Ingrid parle aux gens, peu importe leur milieu, elle tient toujours le même discours". Mais le combat politique est alors bel et bien devenu la priorité d’Ingrid. "Sa vie, c’était 50/50. 50 % pour la Colombie, 50% pour la famille", indique Juan Carlos Lecompte. Mais quand il repense à sa vie de couple, il reconnaît qu’"Ingrid n’avait pas une minute. Elle était constamment occupée". Pendant son mandat de député, Ingrid Betancourt multiplie les enquêtes et remonte jusqu’au président lui-même. Alors que le procès ne donne rien, elle entame une grève de la faim dans les couloirs du Parlement. Evidemment, cela ne change rien à l’affaire, mais le message est passé dans la population. En 1998, elle crée son propre parti, Oxygène Vert, et remporte une nouvelle victoire électorale, au Sénat cette fois, avec en prime le meilleur score du pays. Mais elle ne tarde pas à qualifier l’institution de "nid à rats". Malgré les menaces à son encontre -elle a échappé à au moins deux attentats -, son objectif est désormais clair : la présidentielle de 2002, comme pour faire écho aux propos lancés à Fabrice Delloye vingt ans auparavant à Sciences-Po.

23 février 2002 : de l’inconscience ?

Début 2002, malgré ses bons scores lors de ses élections comme députée puis sénatrice, les sondages lui prédisent pourtant des intentions de vote assez faibles. Beaucoup de Colombiens lui reprochent notamment d’avoir publié son autobiographie La rage au cœur en français avant la version espagnole. Elle est surtout brocardée pour son ambition, qualifiée de démesurée. "Elle n’est entrée dans l’écologie que par opportunisme", affirment ses détracteurs, en rappelant par exemple qu’elle s’est opposée au droit à l’avortement. Arrive le 23 février. Malgré les avertissements des autorités, elle décide de se rendre à San Vicente del Caguán, une zone contrôlée par la rébellion, en parallèle à un déplacement du président Pastrana. Celui-ci devait y lancer une opération militaire après l’échec des pourparlers avec les Farc. Quelques jours auparavant, elle avait rencontré, accompagnée de caméras de télévisions, les chefs de la guérilla pour leur reprocher de financer leur lutte par le trafic de cocaïne, les enlèvements et l’extorsion de fonds. Face au danger, l’audacieuse Ingrid Betancourt a-t-elle fait preuve d’inconscience en voulant tenter un coup médiatique ? C’est LA question, qui, pendant les six ans de sa détention, fera polémique. Les deux hommes de sa vie refusent cette version. "Les médias l’attendaient, elle avait tellement combattu, pour une autre politique plus honnête avec des promesses qui se traduisaient en actes, qu’elle ne pouvait pas rester là sans y aller", note Juan Carlos Lecompte. Fabrice Delloye renchérit : "Certes, de multiples barrages ont tenté de l’arrêter. Mais si l’armée ne voulait pas qu’elle y aille, les militaires n’auraient pas dû lui fournir la voiture". Quoi qu’il en soit, les Farc profitent de l’occasion et enlèvent la candidate. Trois mois plus tard, elle obtiendra malgré tout 0,5% des voix à la présidentielle.

Tentatives d’évasion

Dans la jungle amazonienne, Ingrid Betancourt n’est alors qu’un otage parmi les autres - on estime le chiffre global à environ 800 détenus. Mais la mobilisation politique et médiatique mise en place en France et Europe grâce aux relais de sa famille vont la transformer en symbole et attirer l’attention internationale sur le conflit qui oppose le gouvernement colombien aux rebelles depuis plus de 30 ans. Paradoxalement, en Colombie même, sa détention émeut beaucoup moins, conséquence de ses prises de position tranchées et de sa personnalité sans concession. Pendant six ans, les informations qui filtreront sur sa détention confirmeront, que, même dans des conditions dramatiques, Ingrid Betancourt a conservé cette forte personnalité. Outre les déclarations de Raul Reyes, d’autres otages, libérés entre-temps, ont par exemple expliqué qu’elle leur avait été d’un soutien moral sans faille et qu’elle avait multiplié les tentatives d’évasion. En mars 2008, elle aurait même entamé une grève de la faim pour protester contre sa détention. La rage au cœur était le titre de son autobiographie écrite en 2001. Il sonnait aussi comme une prémonition. Le 2 juillet 2008, jour de sa libération à 46 ans, le livre aurait pu être renommé La joie au coeur.

Questionnement

L’avenir dira mieux que ce que l’on peut en inférer maintenant quels ont été les rôles, les influences, les jeux diplomatiques qui se sont déroulés autour de cette prise d’otages qui depuis de longues années a mobilisé des mouvements et des hommes et des femmes de bonne volonté qui désiraient que justice soit enfin faite pour obtenir la libération d’une prisonnière qui a réussi à survivre dans de périlleuses conditions de détention et de maladie. Aussi, les voix n’ont pas manqué en cette fin de soirée pour remercier, féliciter, rendre hommage à tous ceux qui, par leurs appels incessants, leurs convictions, leur solidarité n’ont cessé d’intervenir pour rappeler au monde le sort inhumain qui avait été fait à l’otage franco-colombienne. Ultime geste de connivence et de compassion, les autorités françaises ont frêté un avion spécial de la République pour escorter la famille Betancourt à Bogota en compagnie du Ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner. C’est ainsi un témoignage supplémentaire de la bonne volonté et de la sympathie exprimée par le gouvernement envers les autorités qui ont réussi à faire libérer les otages américains et colombiens qui se trouvaient encore aux mains des rebelles. Même l’opposition s’est trouvée investie dans ces manifestations de gratitude avec en tête le leader de l’opposition socialiste, François Hollande, à côté du Président Bush, lui aussi très heureux de cette issue favorable. Une page est tournée. Puisse-t-elle clore définitivement une situation dramatique dans laquelle le pire avec les combats incessants, les trafics, la drogue se mêle au meilleur, celui de la solidarité, du combat pour la liberté, l’honnêteté, le retour à la démocratie et avec elle, le développement harmonieux de toute un continent qui mérite bien d’être enfin débarrassé de la dictature, de l’instabilité et des révolutions sanglantes. Le ministre de la Défense Juan Manuel Santos a déclaré que tous les anciens otages étaient en relativement bonne santé après des années de détention dans la jungle. Onze militaires ou policiers ont également été libérés.

L’opération de sauvetage

s’est déroulée mercredi dans la jungle de Guaviare, dans le sud du pays. Cette nouvelle est un succès important pour le président colombien Alvaro Uribe, qui a fait de la lutte contre les Farc sa première priorité. C’était une opération sans précédent", s’est félicité le ministre de la Défense devant des journalistes. "Cela rentrera dans l’histoire par son audace et son efficacité."Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) retenaient une quarantaine d’otages de premier plan comme monnaie d’échange contre des centaines de militants emprisonnés. Parmi eux, Ingrid Betancourt, candidate du parti Vert à l’élection présidentielle en Colombie, avait été capturée le 23 février 2002. Une vidéo des Farc diffusée à la fin de l’an dernier l’avait montrée très amaigrie et déprimée. "Je suis comblée de joie", a déclaré Astrid Betancourt, sa soeur, à l’annonce de sa libération. "Ce furent de longues années d’attente. Dès son élection en mai 2007, le président français Nicolas Sarkozy avait fait de sa libération une de ses priorités affichées. "Je voudrais remercier toutes les personnes impliquées, y compris le président Sarkozy", a déclaré Hervé Marot, porte-parole du comité de soutien. Les trois otages américains travaillaient pour le département de la Défense et ont été capturés en 2003 après la chute de leur avion dans la jungle lors d’une opération de lutte contre les stupéfiants. Les Farc, plus vieux mouvement rebelle d’Amérique du Sud, ont été repoussés dans des endroits isolés du pays et ne compteraient plus que 9.000 combattants contre 17.000 auparavant."La pression exercée par sa famille et par la France a transformé Ingrid Betancourt en pépite d’or" pour la guérilla colombienne. Certains commentent la dernière offre du gouvernement colombien et la gestion "personnelle" de l’affaire en France. Le gouvernement colombien propose de faire sortir de prison des guérilleros si les Farc libèrent Ingrid Betancourt. Que pensez-vous de cette proposition ? C’est un pas en avant sans précédent. D’autres propositions avaient déjà été faites, même si on les oublie : le gouvernement a ainsi offert de démilitariser une large zone pour effectuer des échanges humanitaires.

Echanges

Cette zone est non peuplée, alors que les Farc exigent de démilitariser une zone peuplée très proche de Cali. Cette offre, et d’autres, a donc été refusée par la guérilla. Mais pour revenir à cette nouvelle proposition, je trouve même qu’elle dépasse l’entendement. En quoi vous semble-t-elle si surprenante ? Le gouvernement n’y pose aucune restriction alors que, parmi les quelque 1000 à 1500 guérilleros incarcérés, certains ont commis des crimes contre l’humanité. C’est comme si on libérait des terroristes d’Al-Qaeda ou de l’ETA, car les Farc, je le rappelle, font partie de la liste des organisations terroristes reconnue notamment par l’Union européenne. Même l’ONU a rappelé le président Uribe à l’ordre. Pourtant le Premier ministre français, François Fillon, a proposé d’accueillir des prisonniers en France, en les qualifiant de "prisonniers politiques". Oui et j’en suis effaré ! Cela ouvre une voie dangereuse : quelqu’un comme Yvan Colonna pourrait demander à être reconnu comme "prisonnier politique". Cela m’étonne qu’aucun intellectuel français n’ait encore manifesté sa préoccupation… L’état de santé d’Ingrid Betancourt est très alarmant. Même si elle n’est qu’une otage parmi des centaintes d’autres otages des Farc, cette offre "sans précédent" signifie-t-elle que le gouvernement colombien se décharge de toute responsabilité au cas où il serait trop tard pour elle ? C’est ce que l’ex-mari d’Ingrid Betancourt, Fabrice Delloye, affirme. Mais, vous savez, à force de donner la parole à ses proches qui, parfois, appuient les demandes de la guérilla, on oublierait presque que le gouvernement colombien n’est pas responsable du drame des otages... Les seuls responsables, dans cette affaire, ce sont les Farc. La pression de sa famille joue-t-elle en sa faveur ? Cette pression exercée par sa famille mais aussi par la France a transformé Ingrid Betancourt en poule aux œufs d’or pour les Farc. Ingrid elle-même s’est inquiétée de la campagne internationale en sa faveur qui rendait plus difficile sa libération. Dans le cas de la France, cette affaire centrée sur Ingrid Betancourt est devenue une affaire "affective et sentimentale".
Une affaire "affective et sentimentale"car le prédécesseur de Camille Rohou à l’ambassade de France en Colombie, de 2000 à 2004, était Daniel Parfait qui a divorcé pour se remarier avec Astrid Betancourt. Il est donc le beau-frère d’Ingrid Betancourt. Quant à Dominique de Villepin, Premier ministre lorsqu’elle fut enlevée en février 2002, il a été son professeur à Science Po Paris en 1982. Proche d’elle, il a pleuré lors d’une conférence de presse à Bogota et tenu des propos "limites" au sujet d’Alvaro Uribe.