Ethique Info

Accueil > Société > Une mort douce ou brutale ? Celle des dix soldats français au sommet d’un (...)

Récit de l’ascension sans reconnaissance d’un col

Une mort douce ou brutale ? Celle des dix soldats français au sommet d’un col

Le sort tragique de jeunes soldats

vendredi 5 septembre 2008, par Picospin

Est-ce que ce fut une absence de renseignements, un dysfonctionnement dans la coordination des mouvements de troupe, une pénurie de forces d’appui, toutes hypothèses qui alimentent le débat faisant rage à l’état-major, où certains officiers admettent avoir sous-estimé le saut qualitatif des combattants afghans.

Des précisions

Bien que parcellaires, les précisions livrées par le commandant Farouki, chef d’un groupe de 500 combattants afghans, permettent de mieux comprendre la bataille rangée qui a opposé les rebelles afghans aux soldats français. L’embuscade n’était pas préparée. Nous avons juste été prévenus un peu avant l’attaque, de la présence de soldats étrangers sur notre territoire. Ensuite, nous avons agi très rapidement. Ce n’était pas compliqué pour nous. Nous disposons de caches d’armes un peu partout et nous connaissons bien le terrain. Nous étions positionnés avant que n’arrivent les 140 combattants bien entraînés. Si la nuit n’était pas tombée, nous les aurions tous tués. » Il est 13h15, heure locale, lorsque le convoi de VAB (Véhicule de l’avant-blindé) de la patrouille de l’Isaf (les forces de l’Otan en Afghanistan) s’arrête au pied d’un col, près d’un village à 70 kilomètres à l’est de Kaboul. Il fait une chaleur de 30 degrés, dans une atmosphère poussiéreuse. La patrouille était composée de trois compagnies parmi lesquelles des parachutistes du 8e RPIMa de Castres, une compagnie de l’armée nationale afghane encadrée par des légionnaires du 2e REP de Calvi, une compagnie du régiment de marche du Tchad, de Noyon soit en tout, 300 soldats plus un détachement des forces spéciales américaines, dont on ne sait précisément quelle avait été leur mission et ce qu’il a réellement effectué.

Quels renseignements

A ce stade, aucune explication crédible n’a été donnée sur la nature du renseignement dont ont bénéficié les talibans : est-ce la défection d’un interprète au dernier moment, comme l’avance Le Canard enchaîné ou la simple rumeur des villages, prévenu par le bruit des véhicules blindés ? L’un des survivants de l’attaque, précise qu’il faut près de trois heures pour arriver au col, temps suffisant pour que les talibans soient prévenus par des complices de notre arrivée. L’élément de tête, constitué par une section comportant des gradés et des paras ayant plus de 24 ans de moyenne d’âge - débarque des VAB pour reconnaître le col ce qui représente1.500 mètres de montée, à pied. Aucun hélicoptère, ni aucun drône ne les soutient dans cette entreprise d’observation de la crête. C’est ainsi que les parachutistes tombent dans un piège parfait, puisque lorsque nous sommes arrivés à cinquante mètres de la ligne de crête, les tirs ont commencé sans cesser pendant six heures. Parmi les attaquants, il y avait des tireurs d’élite qui étaient plus nombreux que nous et qui nous attendaient au point qu’on les entendait recharger leurs armes. Le vieil adage « qui tient les hauts, tient les bas » enseigné à tous les officiers n’a pas du tout été respecté par la patrouille du 8ème RPIMa. Avec la carence de renseignement, c’est la première erreur.

Récit

A 15h40, la section est prise sous un feu nourri. D’après les témoignages des survivants, des tireurs embusqués équipés de fusils russes doublent des tireurs de RPG, lance-roquettes russe, qui vont immobiliser les VAB. Le tout par des « tirs désynchronisés », selon un officier cité par Jean Guisnel dans Le Point, qui nécessitent une vraie préparation. D’après le chef d’état-major des armées, Jean-Louis Georgelin, l’effet de surprise a été fatal : « Les neuf tués l’ont été dans les premiers instants du combat, ainsi que la majorité des 21 blessés. » Un interprète afghan a aussi été tué lors des premiers tirs, information qui ne sera livrée qu’une semaine après les faits. Les parachutistes ont-ils été mal équipés ? Outre les rangers et les 30 kilos de barda peu adaptés au terrain afghan, c’est sans doute le port des gilets pare-éclats qui a sauvé des vies. Le président de l’Amicale des anciens du 8ème RPIMa est formel : « On a dit que les paras étaient mal protégés ce qui est pour le moins une erreur puisque le nouveau chef d’état-major de l’armée de terre a confié que si une telle situation s’était produite il y a deux ans, nous aurions eu deux morts de plus à déplorer en raison du nouveau gilet pare-éclats qui en a sauvé plus d’un.

Attente

Commence alors la longue attente d’un renfort qui n’est jamais arrivé, selon le témoignage d’un rescapé amer qui a déclaré que nos chefs qui sont passés nous voir avec le Président ont donné leur version de l’évènement qui elle fera date. Mais nous, nous étions sous le col avons pensé que noua avons été lâchés quand ils nous ont laissés là-haut tout seuls pendant des heures. Le premier appui aérien apparu sous forme d’avions américains A-10 ne put intervenir qu’à 16h20, par crainte de tirer sur les Français. D’après le rapport des officiers de renseignement français publié dans le « Canard enchaîné », l’ordre d’envoyer une section de réaction rapide, donné à 15h55, a été exécuté une heure plus tard. A 17h50, deux hélicoptères sanitaires américains sont arrivés sur place mais ne purent se poser en raison des tirs trop nourris les empêchant d’atterrir. Comme toute la zone a été à feu et à sang, ces éléments ont été obligés de rebrousser chemin. A 18h40, les hélicoptères sanitaires français sont parvenus à se poser pour ravitailler en munitions, soit plus de deux tonnes au cours de la bataille. Dans tous les cas, ni le soutien aérien de l’Isaf, ni l’artillerie ne sont parvenus à déloger les talibans de leur position. Selon la porte-parole de l’Otan à Bruxelles, les A-10 américains, qui sont des avions anti-guérilla, n’ont pu intervenir.

Impossible de protéger

Nous savons que les avions chargés d’apporter un soutien aérien rapproché ne pouvaient pas être engagés parce que les soldats français étaient trop proches des insurgés talibans. Les deux hélicoptères de combat français déployés en Afghanistan n’étaient pas disponibles. Ils accompagnaient le président Hamid Karzaï à l’occasion des cérémonies de la fête de l’indépendance. A la tombée de la nuit, vers 21 heures, les « insurgés » décrochent, emportant leur trophée de guerre. Un dixième soldat français trouvera la mort mardi 19 août, au cours du renversement de son VAB. Les talibans ont profité de l’obscurité pour parachever leur embuscade. Au petit matin, trois corps de soldats français ont été retrouvés « alignés », indique le rapport du renseignement français qui se demande si ces soldats ont été torturés, achevés ou simplement déplacés sans qu’on puisse trouver une réponse claire et satisfaisante à cette interrogation. L’armée française a conservé un silence prudent sur ce point. Les talibans ont prouvé qu’ils avaient récupéré du matériel sur les cadavres tels que montre, casque, uniforme et fusils d’assaut. A la question de savoir s’ils ont « torturé des soldats », le commandant Farouki répond « Non. Ces hommes sont morts à cause de Bush et de votre président. Nous n’avons pas voulu tuer vos maris ou vos enfants. Nous n’en voulons pas aux Français.

Partir ou rester

S’ils partent, tout ira bien. Tant que vous resterez chez nous, nous vous tuerons. Tous. » Ce fut un message en forme de menace contredisant la déclaration du sous-chef des opérations de l’Etat-major qui, le 28 août, parle d’une « sacrée raclée » avec 40 morts du côté des talibans, à ceci près qu’un seul corps parmi les « insurgés » a été retrouvé sur le terrain. Où sont les autres ? Comment les forces de l’Isaf ont-elles évalué le nombre de tués ? Cela reste flou. Comme ils ont bien compris l’intérêt de médiatiser leur coup de main, les talibans ont pris la pose pour la photo sur Paris Match dans leur repli montagneux. Or, si le schéma de la bataille présentée à Paris, permet de mieux comprendre le déroulement des opérations, l’avantage psychologique est net d’autant plus que le gouvernement français refuse toujours d’employer le terme de « guerre ». Après une telle défaite médiatique, les débats font rage au sein des cercles militaires. « C’est la guerre, une guerre totale » ajoutent ceux qui ont connu l’Algérie, où il y a cinquante ans, les responsables politiques refusaient obstinément de reconnaître publiquement la brutalité des faits. Faut-il partir ou rester ? Et si on reste, à quelles conditions et à quel prix ?

Questionnement :

1. Est-il éthique et juste que des informations sur le déroulement d’opérations militaires soient données immédiatement après le déoulement des combats, quitte à révéler très tôt ou trop tôt les incidents, erreurs ou accidents qui viennent d’avoir lieu ?

2. Dans le récit rapporté ci-dessus n’a-t-on pas donné la parole trop tôt aux responsables militaires et politiques impliqués dans les combats ?

3. A-t-on raison de révéler au grand public, aux familles des victimes et à l’ensemble de la nation les erreurs logistiques ou stratégiques commises en raison de failles dans la coopération, la coordination du commandement ou celles des forces de l’OTAN ?

4. Ne doit-on pas réfléchir plus longtemps, plus lentement, plus profondément aux conséquences d’une intervention qui risque de devenir meurtrière à long terme ?