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Une opinion, une conviction, une responsabilité, une éthique ?

Que choisir dans la modernité ?

jeudi 5 juin 2008, par Picospin

C’est une pression permanente de l’opinion qui a les moyens de se faire entendre. Elle est représentée par des individus brillants ou des groupes respectés comme c’est le cas du présentateur vedette d’Ushuaia qui possède un tel capital de popularité qu’il ne saurait être question de contester sa présence ou de critiquer son programme. Puisqu’il apparaît sympathique et intrépide, à la fois romantique et moderne, il a donc conquis le droit de brandir sa candidature comme une menace ou un levier. C’est le triomphe de la démocratie d’opinion sur la démocratie représentative.

Un parti ou la télévision ?

Pourquoi porter la casaque d’un parti si l’on est une star de la télévision ? Pourquoi ne pas envisager de concourir pour la présidence de la République à partir du moment où l’on possède un visage familier et attractif et où l’on incarne la préoccupation légitime de l’avenir de la terre ? Pourquoi ne pas remplacer les candidats académiques par des vedettes, des héros et des saints qui ont noms abbé Pierre, Yannick Noah, Nicolas Hulot ou Zinédine Zidane, et dont le groupe aurait une autre allure que les représentants de l’UMP, du PS, de l’UDF et du Front national ? L’opinion l’emporte sur la classe politique et le plus souvent sur le Parlement. Les sondages, qui ne sont pas des experts mais sont devenus des oracles et des arbitres ne sont pas seulement un instrument de mesure mais des faits politiques en soi. On a fait de la démocratie la dictature de la popularité. Le véritable arbitre ce sont bien les médias qui commandent les sondages, les commentent et permettent aux dirigeants à se déterminer par rapport à eux. Est-ce que la politique n’est pas en train de se dissoudre dans la sociologie ? Après être passé par l’âge de plomb de l’éducation, de la presse, de l’imprimé en général, la démocratie s’est déplacée vers l’image télévisuelle et l’Internet avec la naissance d’une opinion réticulaire et disséminée qui sort du système hiérarchique et centralisé. C’est sur le même modèle que l’imprimerie a mis la Bible à la portée de tous ce qui a provoqué le déclassement du clergé.

Extinction des journaux

Cette aventure devrait se terminer par l’extinction des journaux et avec elle la fin de l’intellectuel, sorte de penseur qui fait du journalisme. Il s’ensuit une métamorphose qui a de bonnes chances de conduire à une démocratie plébiscitaire et une contraction du temps qui favorise la dictature de l’émotionnel et la focalisation sur l’instant présent. Dans ce contexte, peut-on se permettre de critiquer le suffrage universel qui a été autrefois, il y a plus d’un siècle, le rempart contre l’extrémisme. La dictature des médias et des sondages fait du gouvernement un gestionnaire instantané des désirs supposés de l’opinion. De ce fait la diplomatie s’aligne sur cette tendance de s’émouvoir de tout pour ne s’occuper de rien en sautant d’une image et d’une émotion à l’autre sans imprégnation mémorielle. Ces transferts instantanés ne font-ils pas le lit d’un désarroi profond de la société ? Il y a peut-être pire à craindre. Ce serait la fin d’une certaine idée de la politique vue comme sa vision universaliste et qui jusqu’à récemment encore constituait la protection des libertés. Opinion et conviction sont opposées dans la mesure où on peut mourir pour la seconde mais jamais pour la première. D’où sa faiblesse face au religieux, à la morale sinon à l’éthique. Dans cette mesure, l’opinion risque de créer un enfermement dans de petites structures comme celles des nations, de groupements d’intérêt ou de sectes. Chaque fois qu’un homme politique doit choisir entre son mandat électoral et le jugement des sondages, il choisit le second.

Sondage ou élection ?

L’opinion a la possibilité d’empêcher l’élaboration ou l’exécution d’une loi et de l’emporter sur la légalité républicaine. Les élections sont touchées de plein fouet par ce phénomène puisque les primaires chargées de désigner les candidats commencent à y occuper une place de plus en plus importante. La démocratie représentative est conçue en France comme un rempart contre le suffrage universel puisque après la désignation des représentants du peuple, les citoyens n’ont plus que le devoir de se taire. A force de rejet des hommes politiques, de scepticisme vis-à-vis du système politique, de célébration de la société civile et de diabolisation de la société politique, la tentation de la démocratie d’opinion ne cesse de grandir : on privilégie les sentiments, les passions, les frustrations, les peurs et les rancoeurs sur la rationalité, la cohérence, l’expérience, la connaissance. On maudit les élites et on encense les colères, on méprise les corps intermédiaires et on canonise les collectifs, on ignore le Parlement et on béatifie le mouvementisme, et l’on feint d’oublier que les Français ont en moyenne l’occasion de voter deux années sur trois et que leurs sentiments et leurs réactions sont scrutés et disséqués quasi quotidiennement par un appareil immense d’enquêtes, de consultations et de sondages en tout genre. On présente la démocratie représentative comme un désert français et la démocratie d’opinion comme une assomption collective. La démocratie d’opinion a entamé la démocratie représentative dans son coeur même, la religion du basisme a submergé les mécanismes électoraux eux-mêmes, comme à l’époque des grandes crises de la République. Le pionnier de la démocratie d’opinion s’appelle en effet Jean-Marie Le Pen.

Un briscard de la politique

Ce vieux briscard de la politique a réussi sa percée électorale lorsque la crise économique, sociale et morale s’est enracinée. Il a par calcul, par tempérament et par cynisme joué alors de tous les préjugés, de toutes les peurs, de toutes les haines qui traversaient la société française. Son ascension, facilitée par ses transgressions méthodiques et par son talent pervers à la télévision n’a cessé de se confirmer. 26 % des Français disent partager les idées de cet éclaireur des dérèglements démocratiques.
Les principaux candidats de l’arc républicain n’échappent pas eux mêmes à cette contagion qui menace l’exercice légitime du pouvoir démocratique. François Bayrou n’a jamais eu une aussi bonne image dans les sondages et ses intentions de vote sont supérieures à ce qu’elles étaient à quatre mois du 21 avril 2002. A l’époque, il tenait des discours exigeants dans l’indifférence générale. Aujourd’hui, il multiplie les éclats à la radio et à la télévision, il ostracise ses adversaires, il simplifie des problèmes qu’il sait complexes et aussitôt il éveille l’intérêt, il recueille des encouragements, il existe et il peut espérer. Nicolas Sarkozy a beau être depuis vingt ans un pilier de la Ve République, depuis dix ans un homme politique de premier rang, depuis cinq ans bientôt la plus forte personnalité d’un pâle gouvernement, il peut être le président de l’UMP et le principal espoir de la droite parlementaire, il veut incarner une rupture, faire appel s’il le faut à la face obscure des sentiments de la France profonde, flirter avec un populisme plébiscitaire, selon la tradition bonapartiste.

Personnalités ?

Ségolène Royal qui théorise la démocratie d’opinion, proclame que les citoyens sont les meilleurs experts, que leur avis s’impose, que les questions qui surgissent lui tiennent lieu de réponse. Elle ne conduit pas l’opinion, elle ne propose pas, elle préfère inventer une présidence tribunitienne, grimper les échelons en jouant la base contre le sommet et en escamotant les réponses. Elle le fait intelligemment, avec intuition et détermination, sans craindre de frôler la démagogie. La Ve République avec sa personnalisation du pouvoir et sa phobie des corps intermédiaires s’offrait depuis toujours à la démocratie d’opinion. Ici, le Président est souverain, le Parlement figurant, les syndicats, squelettiques et les partis, discrédités. La télévision et l’Internet encouragent ces tendances avec leur culte de l’information en temps réel et des réactions émotionnelles exacerbées. La prochaine présidence sera donc davantage émotive, instable et vulnérable parce qu’elle sera fondée sur les paradis artificiels de la démocratie d’opinion.

Sources :

Duhamel A. Apothéose de la démocratie d’opinion. Libération, 20.12.2006
Julliard J. Debray R. L’opinion, maladie infantile ou sénile de la démocratie ? Le Monde 2.6.2008