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Une vie avant ou après la mort ?

jeudi 11 juillet 2013, par Picospin

Que signifie le fait que certains êtres humains pleins de vie et de force ressentent la nécessité d’en finir avec l’existence ce qui pourrait être assimilé à un acte vital ou un manque vital ? Ces interrogations posent la question de l’articulation entre la vie et les institutions, celle de savoir comment la vie fait suite à elle-même, comment elle se tient ?

Rôle de la métaphore

Dans le domaine de la sémantique, la métaphore et le récit se ressemblent car ils construisent et élargissent le champ du langage dans le cadre d’une créativité réglée, d’une institution régie par le langage. Comme Aristote le disait déjà, l’art de la métaphore est d’appréhender dans des phénomènes divers des ressemblances qui n’avaient pas été saisies auparavant. Dans quelle mesure le soignant est-il autorisé éthiquement à utiliser la métaphore pour faire comprendre, ressentir au souffrant ce qu’est et que représente la douleur par rapport à la souffrance si souvent, sinon trop souvent utilisée de nos jours à propos des catégories sociales, socio-professionnelles ou d’âge, considérées à tort ou à raison comme étant en « grande souffrance ». Ce glissement sémantique est d’autant plus pertinent que la souffrance s’adresserait à des affects ouverts sur la réflexivité, le langage, le rapport à soi, à autrui, au sens, au questionnement sans que ces termes gardent chacun une signification spécifique, dénuée de tout chevauchement comme on peut le constater dans les hésitations du langage ordinaire qui parle de douleur à l’occasion de la mort d’un proche et de souffrance lorsqu’une dent cariée se manifeste sous forme d’une sensation désagréable au niveau de la mâchoire et de la cavité buccale. Le rapport du soi à autrui subirait une forte altération par la souffrance qui isolerait d’autant plus le soi qu’elle opérerait par une diminution de la capacité d’agir. Ou l’inverse.

Refuge dans l’action

Le refuge dans l’action, moins que dans l’agitation pourrait servir de compensation à une douleur rebelle, elle-même plus sensible à une action visant à la conservation de l’équilibre psychique. Dire que la souffrance favorise les décisions de séparation mérite d’être confronté aux multiples rapprochements inspirés par la compassion, encore que ces derniers soient tamponnés par le risque d’une fusion affective, toujours prête à opérer une chute dans la position affective d’autrui. Souffrir n’est pas nécessairement un isolement si l’on songe aux propositions de sauvetage par le soutien, l’accompagnement, l’assistance, constitutifs des premiers outils des soins palliatifs qui les préfèrent aux substituts - non dépourvus de risques et d’effets délétères - des antalgiques majeurs au premier plan desquels se situent les opiacés. De l’autre côté, le principe de non intervention de la médecine dans le champ d’action de la douleur, si elle laisse une certaine virginité à son évolution, n’en résout pas pour autant le problème de l’influence majeure de la souffrance sur l’équilibre psycho-affectif des souffrants.

Les souffrants

Ces derniers restent sensibles à leur élection à la souffrance, par des forces obscures, mal identifiées, agissant au hasard pour plonger la victime de ce choix dans un mal-être dont on avait réussi plus ou moins à se dégager par chance, par l’action de la providence, sinon par celle, convergente, éventuellement organisée, d’une société bienveillante dans laquelle la solidarité joue un rôle se substituant à l’amitié ou à la cohésion sociale, à l’appartenance d’un groupe partageant les mêmes idéaux, les mêmes objectifs, la même vision de conduire l’existence. L’élément paranoïaque présent, à l’état quiescent ou explosif, dans chaque individu ne tarde pas à vouloir s’exprimer dès lors que les vents sont contraires, le destin hostile, les enjeux préjudiciables. Le sujet auparavant confiné dans une objectivité bienveillante se tourne rapidement vers une attitude hostile envers lui-même, ajoutant de ce fait la souffrance infligée par lui-même, de son propre chef à celle venue d’une exterritorialité mal identifiée, aux contours flous sinon changeants. L’automutilation n’est pas loin, inspirée par le désir d’en rajouter puis de s’attaquer à la dernière résistance offerte par l’axe du soi-autrui, l’estime de soi.

Le silence des organes

Paul Ricoeur a raison de vouloir s’inspirer de Canguilhem pour parler du silence des organes qui se taisent parfois, quand ils sont bâillonnés par la crainte ou l’espoir, le désespoir ou la terreur ou quand ils se mettent à l’unisson de la psyché pour crier leur angoisse à la manière des hystériques à la mode freudienne, nés à proximité de la Salpêtrière, dans le sillage de Charcot. Parfois aussi, ils entrent dans une sorte de sidération, une interruption du vivre sous forme d’une parenthèse ouverte pour laisser se dérouler une respiration, un soupir, qui peut ressembler pendant un court instant à un silence, celui qui angoisse, le temps de s’apercevoir qu’il n’est pas le dernier spasme mais une brève halte avant de reprendre le rythme alterné des inspirations et des expirations. Est-ce à cause de l’invasion du corps et de l’esprit par la douleur qui prend la place de toute sensation que l’organisme tout entier est sidéré, rendu réfractaire à toute réaction sinon à toute volonté ? Elle s’insinue jusqu’à faire disjoncter tous les circuits des fonctions biologiques et spirituelles pour faire place au message qu’elle apporte au sujet de la culpabilité, celui d’une punition de la culpabilité sous forme d’un mal infligé, devenant mal subi irréductible au mal commis.

Une célébrité

Ainsi est exprimé sous une autre forme le célèbre « responsable mais non coupable » qui figure maintenant au panthéon d’une morale politique proposée souvent, imposée parfois, mais toujours pointée vers le mal par un auteur anonyme ou identifié qui désigne la souffrance et partage avec la faute le fait de se présenter comme quelque chose qui est mais ne devrait pas être. « Elle est mais ne devrait pas être », écrit à son sujet Paul Ricoeur dans « Souffrance et douleur » qui ajoute que la souffrance appelle, demande d’aide, de compassion vers un soignant auquel il est recommandé de ne répondre qu’avec parcimonie et qui, de ce fait, en cas de réponse positive souffre à son tour dans un espace restreint du donner-recevoir englobé dans « la solidarité des ébranlés » selon Jan Patocka. Cette souffrance serait moins une fin que la volonté de persévérer dans le désir d’être et l’effort pour exister. Dans quelle mesure cette « punition » donne-t-elle la mesure de la rétribution si l’on veut bien emprunter le difficile chemin jalonné de procès menant à la théodicée ? Tout porte à croire que Ricoeur a hâte de quitter les obscurités et le mal-être de la souffrance pour se pencher sur les modalités d’un réussite du vivre ensemble en mêlant dans cette entreprise l’éthique et le politique, tout en faisant un crochet par la théorie de la justice de Rawls, étape indispensable à l’assurance d’une pureté du vouloir de l’agent rassuré par des lois qui produisent moins le bien que l’évitement du mal.

Bonheur garanti ?

Est-ce pour autant la garantie d’un bonheur commun aux hommes que le chrétien libéral souhaite voir advenir grâce à « l’art de la discussion » emprunté à Habermas qui en apprécie la réciprocité du dialogue. Il y voit aussi « la sagesse pratique qui consiste à inventer les conduites qui satisferont le plus à l’exception que demande la sollicitude en trahissant le moins possible la règle » , cette sollicitude, base de l’approche d’autrui dans la démarche palliative. Alain Renaut y insiste sur l’importance du modèle du libéralisme politique, de la constante référence à une approche morale, le souci constant du rapport à la pratique, la recherche d’un équilibre réfléchi entre universalité et historicité et la nécessité d’une liberté fragile, jamais acquise d’où le caractère « inquiet et prudentiel » de la forme de libéralisme proposée. C’est en d’autres termes que Paul Ricoeur parle de l’intervention du juge, de l’historien et de l’écrivain devant l’inacceptable des meurtres en série commis pendant l’événement singulier et exemplaire de la Shoah où la mort est présente partout et à chaque heure, à une époque où les pratiques des soins palliatifs n’avaient pas encore atteint leur maturité et où il s’agissait moins de soigner la vie, le mourir, la mort que l’assassinat du plus grand nombre. Nous y reviendrons.

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