Conversation à bâtons (pas encore rompus)
« Tu me salis »....enchaîne le badaud à lunettes, pas du tout intimidé. « Casse-toi alors, pauvre con », lui enjoint le président avant de reprendre son chemin escorté de Michel Barnier, le ministre de l’Agriculture. Rasséréné
au bout de quelques pas, Nicolas Sarkozy adresse, comme si rien ne s’était passé, à nouveau « mercis » et poignées de main à la foule. Interrogé samedi soir sur l’incident, l’Elysée s’est refusé à tout commentaire. Mais cet échange d’invectives n’est pas le premier à être capturé par les journalistes.
Pauvres pêcheurs
Le 6 novembre, la vidéo d’une autre algarade avait suscité de nombreuses réactions chez les internautes : elle avait opposé le président à un marin-pêcheur du Guilvinec. Perché sur une terrasse de la criée de ce port breton, Julien Guillamet, 21 ans, avait invectivé le président. Aussitôt Nicolas Sarkozy lui avait demandé de descendre s’expliquer. « Si je descends, je te mets un coup de boule », avait répliqué le jeune homme, sautant une barrière avant d’être arrêté par les services de sécurité. Ce même jeune homme avait ensuite été invité à faire partie d’une délégation de pêcheurs reçue en janvier à l’Elysée.
Questionnement éthique :
1. Comment ce banal fait divers racontant une confrontation verbale entre le Président de la République et un citoyen illustre-t-il le décalage entre les projets d’enseignement du civisme projeté par le Ministre de l’Education Nationale, Xavier Darcos, et les comportements et agissements des personnalités responsables au sommet de l’Etat ? N’a-t-on pas fustigé les élèves des classes primaires de n’avoir aucune déférence envers les autorités, aucun respect vis-à-vis de leurs aînés ni déférence devant les symboles de la République, à commencer par l’hymne national, « La Marseillaise » ?
2. Comment ces enfants jetés aux gémonies par la volonté du pouvoir peuvent-ils percevoir et interpréter l’attitude des deux protagonistes de cette altercation, citoyens français, majeurs, responsables ?
3. Ils sont légitimement autorisés à se poser des questions sur les caractéristiques et la qualité du vocabulaire, de la grammaire, de la gestuelle utilisée par ces derniers ?
4. Comment apprécier les termes de « Touche-moi pas » dont la construction grammaticale est pour le moins étrange ? Que dire de la réplique : « Casse-toi alors, pauvre con » s’agissant de la parole du Chef de l’Etat à un de ses concitoyens ?
5. Le caractère dramatique et tendu de cette conversation est sans doute faussement amplifié par rapport à la politesse et aux rapports humains qui sévissaient au début du 20è siècle. Il ne semble plus affecté du même coefficient d’intensité si l’on songe que le pêcheur qui avait interpellé M. Sarkozy du haut de son bastingage a été invité sur le champ à l’Elysée par le Président pour faire partie d’une délégation de pêcheurs. Autres temps, autres mœurs. « Le choix par l’homme politique vient d’abord » écrit Hans Jonas dans son livre « Le principe responsabilité » (Champs, Flammarion, Paris, les Editions du Cerf, 1990) et ensuite pour le bien de la responsabilité choisie « elle se procure seulement le pouvoir qui est nécessaire à son appropriation et à son exercice ». Et de poursuivre que « le cas paradigmatique est celui de l’homme politique qui convoite le pouvoir afin d’avoir des responsabilités et qui convoite le pouvoir suprême afin d’exercer la suprême responsabilité ». …Le pouvoir comporte ses propres attraits et ses récompenses – l’estime, le prestige, la plaisir de commander, d’avoir de l’influence, de prendre de l’initiative, de graver sa propre trace dans le monde et même la jouissance d’en avoir simplement conscience (sans mentionner les avantages bassement matériels). « L’homme d’état authentique estimera que sa gloire consistera à permettre aux autres de dire de lui qu’il a agi au mieux des intérêts de ceux sur lesquels il exerçait le pouvoir, pour lesquels il le détenait. Que le « sur » devienne « pour » forme l’essence de la responsabilité.
