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Violence et sacrifice : le martyre d’Anne-Lorraine

dimanche 9 décembre 2007, par Picospin

Dans la violence et le sacré, René Girard affirme « qu’une fois qu’il est éveillé, le désir de violence entraîne certains changements corporels qui préparent les hommes au combat. » Cette disposition violente a une certaine durée dans laquelle il ne faut pas voir seulement un réflexe qui s’interromprait dès que le stimulus s’arrête d’agir. Preuve en est qu’il est plus difficile d’apaiser le désir de violence que de le déclencher, en particulier dans les conditions normales de la vie en société. Contrairement à une idée reçue, la violence n’est pas irrationnelle car elle sait toujours trouver de bonnes raisons de se manifester quand elle a envie de se déchaîner.

Des victimes ?

C’est pourquoi il ne faut pas prendre au sérieux les raisons de la violence, quelles qu’elles soient car la violence inassouvie trouve toujours une victime de rechange. Celle-ci sert de substitution à l’objet de la fureur qui avait déclenché les évènements et les bouleversements psychiques et physiologiques qui lui sont consécutives. Ces manifestations créent chez l’individu et la foule, des bouleversements dans les sécrétions endocrines qui entraînent à leur tour des réactions dans tous les organes cibles du corps tels que le cœur, les poumons, la sudation, la température du corps. Pour sortir de cet état nouveau créé par la fureur, la colère, le désir de vengeance et leur corollaire une certaine forme d’excitation, les sociétés se sont rapidement tournées vers une des solutions les plus immédiatement efficaces. C’est celle du sacrifice animal dont l’accomplissement sera d’autant plus utile et capable d’arrêter le processus engagé d’une forte sécrétion des métabolites de la noradrénaline, c’est-à-dire les catécholamines, que la charge affective de l’immolation aura plus d’impact sur les émotions, l’affectivité et l’empathie de l’individu ou de la masse à l’égard de la bête immolée.

Doux animal

C’est la raison pour laquelle la majorité des sociétés choisit de porter les coups mortels sur l’animal le plus doux, le plus innocent, le plus proche de l’homme par son instinct et ses habitudes. Est-il raisonnable, - d’autres diront rationnel, - de comparer l’attitude des « gens en colère » comme on les appelle maintenant aux auteurs ou participants récents aux émeutes des banlieues du nord de Paris ? Rien n’est moins sûr même si l’on peut-y voir des points de ressemblance. Les pistes qui mènent à une telle hypothèse prennent le chemin de la fureur de destruction contre tout ce qui représente l’autorité, l’institution, sinon le « bien » en général. Lorsque la révolte est partie, rien ne peut l’arrêter car elle évolue pour son propre compte, comme une mèche allumée sur laquelle le feu se propage sans qu’il soit nécessaire de l’activer. Est-ce que cette démarche est alimentée uniquement par la sécrétion entretenue des fameuses substances appelées neurotransmetteurs, les catécholamines qui, se répandent dans tout le corps et atteignent l’esprit par leur irrigation continue. Ils parviennent à créer un mimétisme qui agglomère les masses pour les mobiliser par des mots d’ordre, des instructions, des bruits et de la fureur contre les premières cibles qui passent sur leur chemin ? Ce furent les Juifs en Pologne massacrés dans les ghettos et les fours crématoires, les Noirs battus aux Etats-Unis, les communistes accusés par les capitalistes et vice versa, toutes victimes expiatoires des malheurs qui s’abattaient sur une population affamée, dénuée de tout, malheureuse, mal à l’aise, et qui voyait dans l’ennemi désigné artificiellement la cause du « mal vivre ensemble ». De cette attitude émerge une certaine logique si souvent absente de la pensée et de l’idéologie des masses.

Causalité et culpabilité ?

C’est celle du principe de causalité si peu utilisé dans la vie de tous les jours. « Si nous sommes dans cette situation, c’est bien à cause de quelqu’un, de quelques-uns, de gens qui nous veulent du mal, qui empoisonnent les puits, répandent la peste, prennent notre argent et exercent sur nous, pauvres, une influence nocive qui nous souille et nous empêche de vivre comme nous le voudrions ». Mais ce « comment le voudrions-nous » est une question à laquelle les réponses ne parviennent que parcimonieusement, rarement sinon jamais, faute d’établir cette volonté sur des structures solides et appropriées. Il y a sans doute un certain messianisme dans cette attitude surtout au moment où la provocation tant attendue alimente la flamme de la fureur et de la haine et réamorce la sécrétion des « mauvaises hormones » comme celles émises par le chat qui sort ses griffes. Comme dans la descente d’une côte abrupte, les freins parfois lâchent parce qu’ils ont trop chauffé. Est-ce que ces derniers sont la métaphore du débordement au-delà des limites fixées par la société, les mœurs, la tradition ? Comme il est plus facile à ce moment, de transgresser les lois, les impératifs auxquels on ne peut ni ne veut se soumettre ? Est-ce le cas de l’assassin de Anne Lorraine Schmitt, jeune fille de 23 ans qui tranquillement assise dans une rame de métro sur le chemin du retour à la maison, à l’abri de la foule et des regards, attendait son assassin sans imaginer qu’il se présenterait si tôt dans sa vie ?

Martyre ?

Cette fois, aucun frein n’a fonctionné. Quelle est la marque de celui qui aurait du équiper ce passager demandant – en urgence sans doute – une fellation à la jeune fille qui, elle était suréquipée par un dispositif moral qui avait déjà fait ses preuves au cours des siècles ? La côte était trop raide, peut-être 15%, les freins ont lâché et le couteau est parti, envoyant notre pensionnaire de la Légion d’honneur dans un monde où, - on l’espère – elle sera accueillie avec dignité, bienveillance parce que tout simplement, comme l’a dit son père, elle voulait préserver son intégrité, sa pureté. A notre époque, quelle est la valeur de cet exemple administré à un moment où les compromissions de tous ordres meublent la vie politique et économique ? Certains pourraient être tentés de se référer à Jeanne d’Arc ? Ce n’est pas de l’exemple de cette conduite héroïque dont ont besoin les individus d’une société à l’agonie, les individus à la dérive, les responsables de l’éducation qui ont perdu depuis longtemps leurs outils tombés de leurs poches trouées. Où est passée la responsabilité des uns et des autres ? A moins de la rechercher en vain parce que, il y a plus d’un siècle un Juif viennois, lui aussi émigré de Galicie, a supposé que derrière la conscience se tenaient des démons qui tentaient de s’ouvrir un passage au-delà de la raison et de franchir des barrières édifiées en vain depuis des siècles pour protéger l’individu, la société et les hommes qui la composent.

Sources :

Bacqué R. Mortelle rencontre dans le RER : Le Monde 8.12.2007